jeudi 4 octobre 2007

COMMENT L’INDÉPENDANCE DU QUÉBEC NE S’EST PAS FAITE

Conditions objectives et conditions gagnantes

Entre 1970 et 1980, un certain nombre de « conditions objectives » (notamment au plan de la démographie) auraient pu permettre de réaliser l'indépendance du Québec. Il y avait là une « fenêtre d'opportunité », comme disent les opportunistes. Mais des « conditions objectives » ne sont pas nécessairement des « conditions gagnantes » : les autres conditions, et notamment les conditions politiques, n'étaient pas au rendez-vous, comme l'histoire en témoigne.

Par-dessus tout, les gens qui avaient été élus pour faire l'indépendance n'y croyaient pas ou n'en voulaient pas. Ils (et elles) n'ont jamais pris les mesures nécessaires pour la faire.

It's a time I remember oh so well..

Pour comprendre un peu les origines de la chose, il faut se reporter au début de 1969, à l'époque de l'« Opération McGill français ». Cette manifestation (qui allait « mettre dans la rue » plus de 10 000 personnes malgré, comme nous allons le voir, un climat de panique et de peur savamment orchestré par tous les partisans du statu quo) portait une revendication toute simple : la transformation de l'université McGill en université francophone et « populaire ».

Dans les semaines précédant la manifestation, l'administration montréalaise, avec l'appui des « gouvernements supérieurs », avait créé un climat d'affrontement en multipliant les provocations, en procédant à des perquisitions « musclées » dans tous les milieux proches de l'organisation, en saisissant le matériel publicitaire relié à la manifestation et en détenant illégalement certains des organisateurs. Néanmoins, tout indiquait que beaucoup, beaucoup de gens avaient la ferme intention de participer à la manifestation.

À l'avant-dernière minute, n'écoutant que leur courage, certains intrépides leaders étudiants de l'automne 1968, dont monsieur Pierre-Paul Roy, madame Louise Harel et monsieur Claude Charron, de concert avec le vénérable Michel Chartrand , se dissocièrent bravement de toute l'affaire, dénoncèrent les organisateurs de la manifestation et supplièrent les gens de rester chez eux.

La position du tireur couché et ses limites

Dès cette époque, ces gens-là, qui allaient devenir des piliers du Parti québécois, avaient montré comment ils croyaient (et croient toujours) qu'on peut faire changer les choses : en se terrant à la maison quand les choses se corsent .

On aurait dû y penser avant : pour qu'il y ait du véritable changement, l'astuce est de ne rien faire et surtout d'encourager les autres à ne rien faire ; quelle stratégie merveilleuse et innovatrice ! Machiavel, Jomini, Sun Tsu et Clausewitz pouvaient aller se rhabiller ! C'est Snoopy qui a raison : il suffit d'imaginer qu'on se bat contre le Red Baron pour gagner la guerre.

L'astuce suprême de ces gens, dont certains s'affichent aujourd'hui comme des « francs-tireurs », c'est le fin du fin : adopter la position du tireur couché… mais sans fusil ! Ça et la cage à homards à monsieur Parizeau, c'est full winner !

Michel C., d.s.c. (démobilisateur sous contrat)

Évidemment, dans le cas de monsieur Chartrand, on ne pouvait pas vraiment s'attendre à autre chose : il avait déjà démontré à quel point il était le maître incontesté de la démobilisation ronflante. Certains se souvenaient (et se souviennent peut-être encore) comment madame Harel et monsieur Charron, alors dirigeants de l'Union générale des étudiants du Québec, dépassés par le mouvement des occupations, avaient fait appel aux bons offices de Chartrand, inattaquable et irréprochable sous sa chemise rouge, pour les aider à démobiliser les étudiants à l'automne 1968.

On ne saura probablement jamais dans quelle mesure monsieur Chartrand rendait une fois de plus de signalés services à certains de ses anciens comparses de l'époque de la grève de l'amiante, comme Jean Drapeau et Pierre Trudeau qui étaient devenus respectivement maire de Montréal et premier ministre du Canada.

Il ne fallait pas non plus se surprendre de la pleutrerie de madame Harel, de monsieur Charron et de plusieurs autres : ils ne faisaient que continuer une tradition bien établie parmi les « leaders étudiants » québécois. Ils avaient de qui tenir, comme on va le voir.

Le cas Landry

En 1968-1969, le jeune Bernard Landry, bright boy parmi les bright boys et lui-même ex-leader étudiant, travaillait comme « conseiller spécial » auprès du ministre de l'Éducation. Pendant la vague d'occupations et de grèves étudiantes de 1968 et 1969, Landry jouait à toutes fins pratiques le rôle d'un super-indicateur de police ; son boulot était d'identifier les « points chauds » et d'aider à « cibler » les interventions policières . Quel édifiant dévouement à « la cause » de la démocratie, de l'indépendance et du socialisme !

Des années avant monsieur Claude Morin, Bernard Landry avait compris que la meilleure façon de favoriser le développement d'un mouvement, c'est de collaborer activement avec la police chargée de le réprimer ! Des années d'études dans les « grandes écoles » pour en arriver à ce merveilleux raisonnement ! Dire qu'il y s'est trouvé des gens pour croire qu'on ferait l'indépendance du Québec avec une pareille bande de pleutres et de stools aux commandes du navire !

Comme disait le bonhomme…

Marx, dressant le bilan de la Commune de Paris, avait fait le triste constat suivant : « Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une toute autre trempe ; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte ; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition ; d'autres sont de simples braillards, qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. [...] Dans la mesure de leur pouvoir ils gênèrent l'action réelle […] tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. » Voilà le véritable rôle qu'ont joué les tristes sires et les tristes dames dont nous venons d'évoquer certaines des bassesses.

Corneille (Pierre, pas l'autre), plus concis, se serait contenté de dire : « Ô rage ! Ô désespoir ! »

On a la mafia qu'on mérite

En 1970, à la veille des « événements d'octobre », on pouvait lire sur les murs de la toute nouvelle Université du Québec à Montréal un graffiti qui disait, « Le FLQ, c'est le bras armé du PQ, comme la mafia pour les vieux partis ». Évidemment, c'était bien avant que le PQ ne prenne le pouvoir. Pour le meilleur et pour le pire, et contrairement à ce qu'écrivait l'auteur de ce graffiti, le PQ a été un parti désarmé à tous les points de vue. Là où les libéraux et la défunte Union nationale avaient des vrais mafieux (des made-men, des mafieux full-patch, comme on dira plus tard) pour les épauler, le PQ s'est contenté de simili-mafieux et de sous-Béria.

Revenons à notre propos

Le constat s'impose : l'indépendance ne s'est pas faite, en grande partie, parce que la majorité des « séparatistes », des « indépendantistes » et des « souverainistes » n'ont jamais voulu prendre les moyens nécessaires pour la faire. La chose est particulièrement évidente quand on considère leur attitude envers les provocations et les infiltrations de toute sorte.

S'ils ont été manipulés par toutes les agences et services de renseignement et de provocation politique d'Amérique, de France, de Navarre et d'ailleurs (on se rendra bien un jour à l'évidence : les opérations policières connues, comme les « cas » Claude Morin ou Carole Deveault n'étaient que la pointe d'un formidable iceberg), c'est parce que, au fond, ils l'ont bien voulu.

(Not) Watching the Detectives

Certes, les partis marginaux des « débuts », comme le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), le Rassemblement national (RN) et le jeune Parti québécois pouvaient plaider le manque de moyens pour excuser leurs lacunes terribles et leur naïveté en matière de « sécurité ». Mais l'excuse ne valait pas pour un parti qui, comme le Parti québécois, avait réussi à former un gouvernement plutôt solide et qui aurait dû par conséquent « contrôler les leviers de l'État ».

Les gouvernements de Lévesque, de Pierre-Marc Johnson, de Parizeau et de Landry auraient pu créer, au sein de la Sûreté du Québec (ou ailleurs dans l'appareil : je ne suis pas un spécialiste en la matière) un service de renseignement chargé de contrer les manœuvres de manipulation, d'infiltration et de provocation comme celles de Morin et de tant d'autres.

Ce service (voire un ou plusieurs autres services du genre : on sait l'importance, en ce domaine, de diviser les limiers pour brouiller leurs pistes ) aurait aussi pu travailler de façon « proactive » à déstabiliser et à discréditer les agents canadiens et autres qui, de leur côté, faisaient tout pour déstabiliser et discréditer le gouvernement du Québec.

C'est ce que tout gouvernement sensé et véritablement responsable aurait dû et devrait, le cas échéant, faire. Pas gentil ? Sans doute. Odieux ? Dans bien des cas, oui. Salissant ? Toujours. Mais c'est ça qui s'appelle « protéger l'intégrité de l'État »… dans la mesure où on croit à un État québécois.

C'est ce que les péquistes, une fois « arrivés au pouvoir », ont obstinément refusé de faire, même lorsque confrontés à l'évidence de la perversité absolue des façons de faire des services fédéraux . Ils ont laissé en place les systèmes échafaudés par les gouvernements précédents. Ils ont maintenu en poste (et en postes) toute la racaille qui, à divers échelons de l'appareil policier québécois, travaillait (et travaille toujours) avec ses complices de Bytown et d'ailleurs, non seulement contre l'indépendance du Québec, mais contre le gouvernement du Québec, quelle que soit la couleur ou l'orientation de ce gouvernement.

Enquêtez, enquêtez.. il restera toujours quelque chose

Incroyable mais vrai, même après l'enquête Keable, même après l'affaire Morin, il n'y a pas eu de réforme de l'aile politique de la Sûreté du Québec ! Comme on fait son lit, on se couche… La Sûreté du Québec et ses services de renseignement protègent toujours la province de Québec contre elle-même, autrement dit, contre ses velléités « séparatistes » et « communistes » : les héritiers d'Hilaire Beauregard sont peut-être un moins mal éduqués et un peu moins corrompus que leurs prédécesseurs, mais leur mission demeure la même. Duplessis, au moins, contrôlait la « police provinciale » de son temps : elle pouvait espionner tout le monde, sauf l'Union nationale. Aujourd'hui, la police politique du gouvernement québécois échappe au contrôle de ce dernier : elle se rapporte et obéit aux gens de Bytown. Cette police provinciale croit toujours, comme au temps de Duplessis et de Drapeau, que tout ce qui bouge, à défaut d'être obscène, est suspect. Et rien ne porte à croire qu'aucun gouvernement québécois lui ait jamais donné d'autre mandat.

Un immobilisme en cache un autre

Comme disait Machiavel dans sa sagesse, « enlever à Rome les semences de troubles, c'était aussi lui ravir les germes de sa puissance . ». C'est ainsi qu'on affaiblit et qu'on dilue ce que le Québec pourrait devenir : ce n'est pas l'État qu'on protège, c'est le statu quo. Nos sociétés souffrent en effet d'un certain « immobilisme ». Mais il ne s'agit pas de l'immobilisme dont certains bien-pensants accusent les quelque centaines de manifestants de la « société civile » qui descendent dans la rue quelques fois par année pour protester plus ou moins mollement contre tel ou tel projet de saccage appréhendé des quelques lambeaux d'« environnement » qui restent. Non, le véritable immobilisme, c'est celui qui repose sur le contrôle policier exercé sur la sphère politique au nom de « Sa Majesté du chef du Canada représentée par son ministre… », comme ils disent dans les textes officiels.

« On sait pas ce qui se passe, mais on a le contrôle ! »

Les gens qui, au fil des ans, ont contrôlé le Parti québécois étaient d'abord et avant tout soucieux, comme les potentats de l'Union nationale et du Parti libéral avant eux, de rassurer « les Anglais », « la haute finance », « les Américains » et, en général, tous ces gens qui les fascinaient et qui incarnaient « le vrai pouvoir » à leurs pauvres yeux de journalistes, de professeurs d'université, de médecins, d'avocats ou de notaires d'envergure relativement modeste. L'obtention d'un satisfecit de la part des « milieux financiers »était chez eux une véritable obsession. C'est ainsi que la capitulation du Québec, entamée mais non consommée au lendemain de la bataille des Plaines d'Abraham et du retrait des troupes françaises de la vallée du Saint-Laurent, allait devenir totale. Certains ministres et députés bien intentionnés du premier gouvernement Lévesque se ruinaient la santé à force de faire la navette entre Québec, Montréal et New York (souvent à des heures impossibles et en utilisant, dit-on, leur voiture personnelle !) dans le but de « calmer Wall Street ». Pourquoi faire autrement ? Au lendemain de la « crise d'octobre », les « deux Pierre » (Bourgault et Vallières) n'avaient-ils pas rivalisé d'ardeur pour dénoncer, à l'instar de René Lévesque, de Claude Ryan et des autres, toute forme de violence ? On venait de donner le ton de toute la démarche indépendantiste des années à venir.

Hélas, trois fois hélas ! On ne peut pas faire deux choses à la fois : déployer une stratégie visant à faire pression sur les fédéralistes et leurs amis pour qu'ils finissent par lâcher prise et en même temps leur dire qu'au fond on ne leur en veut pas et qu'on est prêt à tout faire pour leur plaire. Traumatisés par le souvenir de la crise d'octobre, manipulés de tous les côtés et soucieux d'être « un bon gouvernement », les péquistes n'ont jamais osé ne fût-ce que songer à faire ce qui aurait rapidement amené Bytown, Bay Street, Wall Street et toutes les autres Streets à les prendre au sérieux : par exemple, prendre les mesures nécessaires pour être en mesure de nationaliser la portion québécoise de la Saint-Lawrence Seaway, et au besoin de la bloquer, comme Nasser l'avait fait (avec un certain succès, si on se souvient) pour le Canal de Suez.

Pas besoin d'avoir étudié dans les grandes écoles de Londres ou de Paris (comme messieurs Parizeau ou Landry) pour comprendre ça. René Lévesque et ses joyeux troubadours voulaient nous faire croire qu'ils étaient les Nasser de l'Amérique du Nord : en effet, la Saint-Lawrence Seaway et les barrages québécois se comparent avantageusement à ceux du Nil quant aux dommages qu'ils ont causés. Au moins, à Assouan, on a quand même sauvé un semblant de vestiges historiques, tandis qu'ici …

Le « mouvement réel »

Il y a quelques années, le professeur Desmond Morton nous rappelait la question posée par certains des assistants de Lord Durham à propos des origines des rébellions de 1836-1837 : « Would the Canadian oligarchies have driven people to rebellion […] if their arrogance was not backed by a British garrison ? ». Les oligarques québécois de 1969-1970, les Drapeau, les Bourassa et autres Jérôme Choquette ont agi exactement comme le Family Compact et la « Clique du Château » du siècle précédent : ils ont poussé, par leur inflexibilité et leur arrogance, un nombre considérable de gens à la révolte. Cette fois, la Gendarmerie royale du Canada et l'armée canadienne avaient pris la relève de la garnison britannique et protégeaient les arrières des potentats locaux… tout en les « pompant » à grand renfort de « rapports confidentiels » sur des complots appréhendés souvent ourdis par leurs propres informateurs et provocateurs…

Le Québec de 1970 tentait, de peine et de misère, de sortir de la dynamique décrite par le Frère Untel quelques années auparavant, celle d'une « autorité crispée et monolithique, qui croit ne pouvoir céder sur un point sans risquer de crouler tout entière. » Autrement dit, tout comme en 1837-38, les « conditions objectives » étaient réunies pour de beaux dégâts. Mais cette fois-ci, le Bas-Canada se retrouverait isolé dans la bataille, contrairement à ce qui s'était produit à l'époque de Louis-Joseph Papineau et de William Lyon Mackenzie, alors que la révolte avait secoué à la fois le Haut et le Bas Canada.

Le Canada : un bonhomme sept heures

Le Canada est un pays fondé sur la peur. Comme Desmond Morton le rappelle, à la conférence de Charlottetown, « every problem was linked to the fear of war and invasion ». La peur, notamment des Fenians, allait demeurer le ciment de la confédération canadienne longtemps après 1867 : « … the Fenians […] united the country as nothing else could. […] For a couple of generations, Fenians became the handiest bogey for any Canadian politician faced with unrest or disaffection. »

Après les Fenians vinrent les anarchistes, après les anarchistes, les communistes et ainsi de suite. Un siècle après la Confédération, c'était au tour des « séparatistes » de jouer les épouvantails pour le plus grand profit des pères fondateurs (et des mères fondatrices) du Canada multiculturel d'aujourd'hui.

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